[Revue de presse] Le Monde du 11/10/2026 - « La question environnementale a mis en lumière et banalisé, ces dernières années, l’usage politique du maintien de l’ordre » Par Stéphane Foucart
Publié le dimanche 11 octobre 2026, 19:22 - ◊ REPRESSIONS - Lien permanent
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L’usage politique du maintien de l’ordre
Par Stéphane Foucart
L’information remonte à plus de trois ans, mais l’actualité lui donne aujourd’hui une dimension toute particulière. Le 18 mai 2023, six rapporteurs spéciaux des Nations unies adressaient à la France une note faisant état de leur profonde préoccupation après la répression de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), un mois plus tôt. Encore n’avaient-ils pas eu connaissance de l’envers des opérations policières, révélé en novembre 2025 par Mediapart et Libération, avec la publication des enregistrements des caméras-piétons de gendarmes déployés en protection de la mégabassine (jugée illégale en décembre 2024). On pouvait y voir une spectaculaire accumulation d’entorses à la déontologie du maintien de l’ordre et quantité d’exactions diverses.
La bande-son était plus accablante encore que les images. Au milieu d’un torrent d’insultes, on y entendait l’expression de la joie intense d’aller au combat ou d’être parvenu à blesser des manifestants. Des gradés verbalisaient tranquillement leur volonté de ne pas porter secours aux personnes à terre et leur indifférence quant à la présence d’enfants dans l’un des cortèges de la manifestation, lui aussi visé par les grenades lacrymogènes. Certains objectent qu’il se trouvait, en face, des manifestants venus pour en découdre, mais c’est une étrange disposition d’esprit de penser qu’être face à des délinquants autorise les forces de l’ordre à se comporter comme eux.
On y entendait surtout les preuves manifestes d’une dimension partisane du maintien de l’ordre, qui préfigure ce qui est aujourd’hui observé dans la répression du mouvement lycéen. Les enregistrements indiquent qu’à Sainte-Soline les gendarmes stigmatisaient les manifestants, non pour ce qu’ils faisaient, mais pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire des écologistes – des « pue-la-pisse », selon la terminologie en vogue parmi les forces de l’ordre mobilisées. Celles-ci défendaient d’une occupation symbolique le chantier d’une mégabassine (« un putain de trou qui n’appartient même pas à l’Etat », selon un gendarme), alors que les dégradations et destructions de bâtiments publics ne mobilisent jamais de tels dispositifs sécuritaires lorsqu’ils sont le fait des syndicats agricoles proches de la droite et de l’extrême droite.
Plus que toute autre, la question environnementale a mis en lumière et banalisé, ces dernières années, l’usage politique du maintien de l’ordre, la gravité des troubles à l’ordre public étant jugée à l’aune du positionnement politique de ceux qui les commettent. C’est l’actuel garde des sceaux, Gérald Darmanin, qui en parle le mieux. Interrogé en janvier 2024, alors qu’il était Place Beauvau, sur l’absence de réaction sécuritaire face au mouvement des agriculteurs, il déclarait : « Est-ce qu’on doit les laisser faire sans envoyer les CRS ? Oui. (…) On ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS. »
Le 3 octobre, un cortège pacifique d’une dizaine de milliers de militants écologistes, de médecins, de scientifiques, de malades du cancer et d’agriculteurs de la Confédération paysanne n’a pas bénéficié de la même mansuétude. Rassemblés contre les pesticides non loin de l’usine Syngenta de Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), ils ont été dispersés sous les gaz lacrymogènes, sans trop d’égards pour celles et ceux qui défilaient, certains sous chimiothérapie.
Miroir grossissant ?
Le « coup de sang » des lycéens n’est pas plus légitime aux yeux du gouvernement. Une mâchoire fracassée par un tir de grenade, une main arrachée et un éborgnement ne forment que la part médiatique et visible de la brutalité policière déployée contre des adolescents et des enfants qui n’ont parfois guère plus de 14 ans. Sur les réseaux sociaux, quiconque le souhaite peut voir une avalanche sidérante d’infractions manifestes, de violences gratuites et disproportionnées commises par les forces de l’ordre.
Voitures de police mettant en danger des foules de lycéens, charges contre des rassemblements pacifiques, clés d’étranglement injustifiées, commentaires déplacés, visages plaqués sur le bitume et genoux écrasant des nuques, absence de port du RIO, écussons identitaires cousus sur les uniformes de la police républicaine… autant d’images exposées à la vue de tous sur les fils sans fin de vidéos postées sur Instagram ou sur TikTok sans susciter le moindre commentaire au sommet de l’Etat.
Comme à Sainte-Soline, le comportement policier trahit l’intrication toujours plus grande de la politique et du maintien de l’ordre. Non seulement des élus, généralement marqués à gauche, sont eux aussi bousculés et insultés, mais devant la place de la République, à Paris, la police confisque certaines pancartes selon les slogans, comme l’ont constaté des journalistes de Radio Nova.
Parmi les affiches censurées : « Gazez les violeurs, pas les mineurs » ou encore « They don’t care about us » (« ils s’en fichent de nous »)… La multiplication des images fait-elle office de miroir grossissant ? Les chiffres de la chancellerie objectivent au contraire le caractère historique de la situation. Il a été procédé à 6 877 gardes à vue, 86 % concernant des mineurs.
Malgré des blessés dans les rangs des forces de l’ordre, et de nombreux établissements dégradés, dont vingt-quatre suffisamment pour avoir dû fermer leurs portes, il n’y a eu « aucun pillage, ni aucune tentative de s’en prendre aux commissariats de police », relève dans un entretien à Vert le sociologue Sebastian Roché (CNRS), spécialiste du maintien de l’ordre. A l’origine de l’escalade policière actuelle, une « décision politique » qui renvoie à Sainte-Soline, ajoute-t-il : « On décrète les lycéens ennemis de la nation comme on avait désigné les écologistes “écoterroristes”. »
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