"Arguette" - 1er épisode : Que la montagne est belle !

<p class="western" style="margin-bottom: 0.21cm;" align="JUSTIFY"> <a href="http://lecafedesvallees.free.fr/blog/public/Arguette/Essai.jpg">Ma grand-mère, Antoinette Benosa, était une "hereue", c'est à dire que, son père étant mort avant sa naissance sans laisser d'héritier mâle, les lois du Val d'Aran voulaient qu'elle hérite du nom et surtout d'une assez jolie propriété qui partait des c

Cette petite fille qui vint au monde quatre mois après la mort de son père, en 1867, sera promise dès son berceau au troisième fils de la famille la plus Influente du village, bien qu'il soit de treize ans son aîné. Il s'appelait Julian Déo.

L'accord fut conclu par un Conseil de Famille, présidé par Monsieur le Curé et ratifié par un juge.

Les deux enfants grandirent avec l'idée que tel était leur destin et que tout était bien ainsi.

Ils se marièrent donc dès que Bonne-Maman eut quinze ans (à l'époque on ne disait pas Papi ou Mamie) et ils eurent huit enfants dont un seul, la petite Rose, mourut quelques heures après sa naissance.

La vie était dure en ce temps-là dans nos montagnes et même dans les familles aisées, bien que l'on eût en abondance le miel des abeilles, le lait des vaches, la viande, la laine des moutons, les truites et des anguilles du Rio Toran 3 il arriva que certaines années de sècheresse il fallut faire des restrictions.

Mes grands-parents vivaient comme tous les Aranais de leur temps. Une grande rigueur morale et une foi profonde dirigeaient tous les faits importants de leur vie, réglée sur le rythme des saisons, avec des joies et des peines, des années de vaches grasses et des années de vaches maigres. Mais la Famille faisait bloc. On s'aimait sans se le dire et on était heureux.

Un matin, naquit dans l'écurie une petite vache si maigre, si mal venue, si contrefaite qu'on la déposa dans un coin de l'étable pour la laisser mourir. Bonne-Maman prévenue (une bête qui mourait en naissant était une grosse perte pour le troupeau), voulut voir ce qui se passait et, en entrant dans l'écurie, reçut en plein cœur le regard de cette petite chose qui agonisait. Dès lors, elle ne pensa plus qu'à la sauver. Elle l'enveloppa d'une bourrasse 4, l'amena dans la cuisine, la frotta avec de la paille, réussit à lui faire avaler quelques gouttes de lait et lui prépara une litière bien douillette, non loin de sa mère dénaturée, qui s'était complètement désintéressée de sa progéniture. Fatcherou, le voisin, toujours prêt à rendre service, lui confectionna un astucieux biberon à partir d'une vessie de cochon.

Bonne-Maman fit tant et si bien qu'Arguette, c'est ainsi qu'on la nomma, devint une jolie génisse. Bien sûr, elle ne devint jamais bien grasse et sa taille resta toujours en dessous de la normale ; une de ses jambes avait souffert à sa naissance mais elle avait un si joli pelage café au lait et de longs cils qui donnaient à son regard une telle expression, qu'on ne pouvait que l'aimer en la voyant. Elle suivait Bonne-Maman partout, dans les prés couverts de narcisses, dans les champs et il lui arrivait souvent, lorsqu'elle traversait la cour, de passer la tête à travers la porte entrouverte de la cuisine en meuglant doucement ; c'était sa façon de quémander une caresse, de dire « Je suis là ! »

C'était une époque heureuse où l'on se contentait de ce que Dieu voulait bien nous donner. Pas d'électricité, pas de voiture, pas de radio ou de télévision. Mais le bleu du ciel, la douceur du climat, la beauté des montagnes, le murmure des oiseaux, les fêtes que l'on donnait au moindre prétexte : la fête du village, la fête du cochon, la Saint-Jean, la tonte des moutons, le départ et le retour du bétail pour la montagne,... tout ravissait les âmes simples qui peuplaient ce joli coin des Pyrénées. Tout était prétexte pour que Bon-Papa sorte son violon ou fasse vibrer sa guitare. Les pentes des monts se couvraient de genêts avec une telle luxuriance qu'il semblait qu'une coulée d'or en descendait. Dans les prés, les narcisses embaumaient.

Mais au milieu de ces félicités un orage se préparait.

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Vous trouverez en notes les mots aranais qu'utilise Mamie Juju. L'aranais, ou le gascon pyrenenc, font partie du même groupe dialectal dans l'ensemble occitano-catalan Ce n'est pas de l'espagnol, ou ce qu'on appelait autrefois de façon un peu méprisante du "patois", mais bien une langue à part entière. Éradiquée de ce côté des Pyrénées par les autorités (scolaires notamment), cette langue de haute culture a obtenu un statut officiel sur l'autre versant de la frontière.

Notes :
(1)"hereue" : de heredèr, héritière. Le système successoral des hautes vallées et la transmission aux femmes sont tout à fait particuliers depuis des siècles en Pyrénées. On renverra pour mémoire à l'ouvrage Femmes Pyrénéennes d'Isaure Gratacos.
(2) "casa" : de casam (latin) = la maison. L'expression la "casa Benosa" renvoie aussi bien  à l'édifice qu'au cercle familial (étendu) s'y trouvant regroupé.

Le toponyme "Pontaut" vient tout simplement de "pont".
Le village de Pontaut est sur eth Garona.
(3) Pontaut est à la confluence de l'arriu Tòran.
(4) "era borassa" = le maillot (pour l'enfant), le lange de laine; on notera aussi que "eth borras" signifie le pré à l'herbe abondante.

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